Conakry : à la rencontre de Dr Aminata Diallo, la seule guinéenne titulaire d’un doctorat en sciences islamiques
2026-03-08 - 15:06
Née en 1986 en Guinée, Dr Aminata Diallo fait partie de ces femmes guinéennes battantes et inspirantes. Dans un entretien accordé à Guineematin.com, celle qui détient un doctorat en sciences islamiques est revenue sur son parcours scolaire et universitaire, parsemé d’embûches. Mais, elle a su faire preuve de persévérance et de résilience pour se tirer d’affaire. En ce mois de mars, mois de la femme, Guineematin.com vous offre un entretien avec cette icône du milieu des études islamiques. En République de Guinée, les femmes sont souvent reléguées au second plan dans le domaine de l’apprentissage des sciences. Cependant, une femme a décidé de casser les codes en obtenant un doctorat en jurisprudence islamique. Elle, c’est Dr Aminata Diallo, mère de famille qui, aujourd’hui, est la seule dans le pays à posséder ce diplôme. Entrée à l’école à l’âge de 7 ans dans la ville-carrefour (Mamou), Dr Aminata Diallo a fait ses premiers pas dans la toute première école franco-arabe de la zone, où elle a obtenu son certificat d’études élémentaires, le brevet d’études du premier cycle et le Bac 1. Puis, elle s’est inscrite dans une école appelée Union Musulmane où elle a obtenu le Bac 2, avant de quitter son Mamou natal pour le Royaume du Maroc, bénéficiaire d’une bourse. Partie avec une simple bourse de licence, Dr Aminata Diallo est revenue en Guinée en 2019 avec un doctorat en jurisprudence islamique. « Mon parcours scolaire a commencé quand j’avais 7 ans. À l’époque, il n’y avait ni maternelle ni grande section. Tu entrais directement en 1ère année. J’avais déjà commencé les études coraniques à la maison. J’ai débuté dans une école franco-arabe qui s’appelait Kimbeli, située dans un quartier de Mamou ; c’était la première école franco-arabe créée dans la ville. J’y ai fait mes études de la 1ère à la 12ème année. À l’époque, il n’y avait pas de terminale. Je me rappelle aussi que nous avons été la première promotion à passer l’examen national, car auparavant, les écoles franco-arabes n’y participaient pas. Il y avait beaucoup de candidats admis pour l’entrée en 7ème année. Au niveau du bac, il y avait la première et la deuxième partie (en 2005-2006). Lorsque j’ai obtenu le baccalauréat première partie à Kimbeli, j’ai décidé de faire la deuxième partie à l’école Union Musulmane, située dans le quartier Poudrière. C’est à ce moment-là que j’ai obtenu une bourse pour aller au Maroc, puisque j’avais été classée 4ème de la République en sciences sociales franco-arabes. J’ai été orientée en faculté de charia et de droit. Je me souviens que lorsque les résultats du bac sont sortis, j’étais en vacances à Macenta. On m’a appelée pour me dire de rentrer directement à Conakry. » La peur et le découragement, elle les a vécus, mais heureusement qu’elle avait le soutien de sa famille. Aujourd’hui, le sourire aux lèvres, elle raconte. « Avant de partir au Maroc, certaines personnes me faisaient très peur : elles me disaient que je ne pourrais pas tenir, que certains étudiants perdaient la tête là-bas car les études étaient trop difficiles. J’avais très peur, je ne vais pas mentir. À l’époque, internet n’était pas répandu et il n’y avait pas de téléphones portables partout. Ce n’est qu’une fois arrivée au Maroc que j’en ai acheté un pour communiquer avec ma famille. Je ne connaissais personne au Maroc, j’étais inquiète jusqu’à ce que je trouve du soutien. Mes parents m’ont beaucoup encouragée, surtout mon père et mon frère, car c’était la première fois qu’une fille obtenait une bourse en franco-arabe. C’était difficile car nous n’avions aucune information sur le pays. Il y avait des cybercafés à Mamou, mais je n’y étais jamais allée pour faire des recherches ; je ne savais pas comment faire », a-t-elle expliqué. Comment la fille de Mamou s’est-elle retrouvée dans un pays inconnu et comment a-t-elle vécu cette aventure ? « Je me rappelle être partie avec des étudiants qui allaient en Algérie mais qui devaient transiter par le Maroc. C’est à l’aéroport qu’on nous a séparés. On m’a dit : « Toi, tu passes par là, et vous, de l’autre côté ». Je me suis retrouvée toute seule et je ne pouvais pas bien m’exprimer. À Mamou, nous parlions toujours en pular ; je n’avais jamais vraiment essayé de m’exprimer en arabe ou en français. Seule, face à des inconnus, je ne savais plus quoi faire et je me suis mise à pleurer. C’est là qu’un Guinéen est venu me voir pour me demander pourquoi je pleurais. Il s’appelle Ousmane Kaba, il était lui-même étudiant. Il m’a beaucoup aidée. Il m’a montré où prendre les tickets pour Rabat, m’a installée dans le train et a contacté quelqu’un pour m’attendre à la gare. Cette journée à l’aéroport fut très éprouvante, je ne l’oublierai jamais, d’autant que c’était pendant le mois de Ramadan. Une fois arrivée à Rabat, il a fallu faire toutes les démarches pour rejoindre ma ville d’affectation. J’ai été orientée à la faculté de charia et de droit de Fès. Le début fut difficile, surtout pour le droit. Les Marocains ont un dialecte, la darija, très difficile à comprendre si l’on n’est pas habitué. Concernant le droit, nous devions l’étudier en arabe. En Guinée, on nous avait dit que la charia s’apprenait en arabe mais que le droit se faisait en français. Arrivée là-bas, j’ai trouvé le contraire. Après la première année, j’ai commencé à m’adapter et, au bout de trois ans, j’ai obtenu ma licence. Mon choix s’est ensuite porté sur l’établissement Dar El Hadith Hassania, car j’avais appris qu’on y étudiait l’anglais et que le français y était utilisé pour se perfectionner. J’ai obtenu mon diplôme de Master en 2012. » Par ailleurs, notre interlocutrice a expliqué s’être engagée pour des études doctorales. « L’inscription en doctorat était encore plus difficile. Il fallait choisir un thème et soutenir une thèse devant un jury de quatre personnes. Mon directeur de thèse a dû me défendre car le directeur de l’école pensait que je ne réussirais pas, le sujet étant lié aux manuscrits, un domaine que je n’avais pas étudié auparavant. J’ai finalement soutenu ma thèse avec la mention « Très honorable » et les félicitations du jury. J’ai obtenu mon doctorat en novembre 2018. » De retour dans son pays, Dre Aminata Diallo va opter pour l’enseignement supérieur. « Je suis rentrée en Guinée en janvier 2019, où j’ai choisi d’enseigner à l’université. J’avais la possibilité d’aller à la Ligue islamique ou dans d’autres départements, mais mon choix s’est porté sur l’université. L’État m’a intégrée à la fonction publique et j’enseigne ici depuis 2019. J’ai d’autres activités, comme l’organisation de formations sur la pédagogie ou la méthodologie de rédaction d’articles, incluant l’utilisation de l’intelligence artificielle. » Dre Aminata Diallo a également obtenu deux prix : le prix de la recherche scientifique au Maroc et le prix d’excellence en Guinée. « J’ai gagné l’un en 2024 et l’autre en 2025. Je suis très heureuse. Beaucoup de personnes pensent que lorsque l’on étudie dans le franco-arabe, on ne trouvera pas de travail. Pourtant, il y a du travail partout. Étudiez bien ! C’est le travail lui-même qui viendra vous chercher. » En dehors de son rôle d’enseignante-chercheure, Dre Aminata est une femme mariée et mère de deux enfants. « À la maison, je suis une femme d’intérieur. Je cuisine, je fais la lessive. On peut alterner entre ces deux mondes. Tu peux être utile pour la société le matin et veiller au bien-être de ta famille le soir. Actuellement, j’ai un bébé qui n’a pas encore 3 ans. » Aux femmes et aux filles, elle lance un appel : « J’interpelle toutes les femmes à prendre courage pour étudier. C’est en étudiant que vous comprendrez que l’Islam vous a donné énormément de droits que vous ignorez. Parfois, on nous fait du tort en disant que cela relève de l’Islam, mais ce n’est pas vrai. C’est en étudiant que l’on peut différencier le vrai du faux », a conclu Dr Aminata Diallo. Yayé Oumou Barry et Ibrahima Bah pour Guineematin.com