Crise de liquidités en Guinée : Dr Ansoumane Camara décrypte les causes et met en garde contre des solutions “maladroites”
2026-03-18 - 18:11
La Guinée est confrontée depuis plusieurs mois à une crise de liquidités sans précédent, marquée par une rareté de l’argent aussi bien dans les banques que dans les services de transfert et les points de paiement mobile. Face à cette situation, les autorités ont annoncé une série de mesures, dont la possible émission d’un billet de 50 000 francs guinéens, la bancarisation des agents publics et l’obligation pour les importateurs d’effectuer leurs paiements par virement bancaire. Pour analyser ces décisions et leurs implications, ainsi que la situation qui prévaut, un reporter de Guineematin.com a interrogé Dr Ansoumane Camara, économiste consultant, qui livre une lecture critique de la situation, qu’il qualifie de crise « macro-financière extrêmement profonde ». Décryptage ! Guineematin.com : À l’occasion d’une visite qu’il a effectuée hier à la Primature, le président Mamadi Doumbouya a donné des instructions visant à résoudre la crise de liquidités qui secoue le pays depuis bientôt un an. Il s’agit notamment de la possible émission d’un billet de 50 000 GNF. Quel pourrait être l’impact d’une telle mesure ? Dr Ansoumane Camara : Je dois dire que ce n’est pas une solution politique qu’il faut envisager dans ce cas-là. La crise est extrêmement grave, elle est extrêmement profonde. Je voudrais dire que cette crise est la résultante d’une gestion macroéconomique catastrophique. Quand l’État ne gère pas correctement son budget, les situations auxquelles on peut se confronter aujourd’hui, qu’est-ce que nous remarquons ? Nous remarquons que les déposants que nous sommes, nous n’avons plus la possibilité d’aller faire correctement des retraits, nous n’avons plus la possibilité de gérer les activités correctement, tout simplement parce qu’il y a une crise de confiance. La crise de confiance est née lorsque les réserves obligatoires, c’est-à-dire une partie des dépôts des clients que la loi impose aux banques privées de disposer à la banque centrale, que nous appelons réserves obligatoires, c’est-à-dire lorsque les clients viennent à la banque privée pour faire des dépôts, la loi impose aux banques privées d’envoyer une partie de ces dépôts à la banque centrale. C’est ce que nous appelons réserves obligatoires, 10, 15, 20 %, ça dépend. Ces réserves obligatoires sont logées dans les comptes là-bas, appartenant bien sûr aux banques privées. Ce sont ces réserves obligatoires qui ont été touchées par l’autorité publique gouvernementale, par le biais de la banque centrale qui est en charge de la gestion monétaire du pays. Alors aujourd’hui, ces réserves obligatoires qui ont été touchées sont estimées à plus de 48 000 milliards de francs. Je répète, quand vous observez les possibilités financières de l’État, l’État guinéen a une possibilité financière qui est estimée à environ 40 000 milliards. Vos possibilités financières sont de l’ordre de 40 000 milliards et vous devez, au système financier, 48 000 milliards. C’est pour vous dire à quel niveau cette crise est extrêmement grave. Guineematin.com : Le président de la République a ordonné également la bancarisation complète des agents publics dans un délai de trois mois, mais aussi que tous les importateurs fassent désormais leurs paiements par virement bancaire. Est-ce une solution efficace face à la crise ? Dr Ansoumane Camara : Écoutez, en finance, notamment en banque, il existe ce qu’on appelle plusieurs modes de paiement. Les monnaies électroniques sont un mode de paiement. Les pièces et billets sont un mode de paiement. Le virement bancaire est un mode de paiement. D’autres titres sont aussi construits comme étant des modes de paiement. Les modes de paiement existent en grand nombre. Chaque mode de paiement joue un rôle important dans l’économie d’un pays, y compris les pièces et biens. On ne peut pas remplacer les pièces et billets par d’autres modes de paiement. Les pièces et billets ont aussi leur rôle dans l’économie. Donc quand on fait une déclaration pour dire qu’on va remplacer tout par les monnaies électroniques, je crois que ce n’est pas une bonne chose et ce n’est pas prudent de dire des choses comme ça, parce que les spécialistes des banques savent de quoi je parle : les pièces et billets ont un rôle extrêmement important dans une économie, que ce soit en Guinée ou ailleurs. Même dans les pays les plus avancés, on utilise les pièces et les billets. Ce dont il s’agit, il s’agit de la gestion des conséquences de la mal gouvernance macro-financière. C’est de ça qu’il s’agit. Il y a eu de la mauvaise gestion, celle-ci a donné des conséquences que nous sommes en train de gérer. Et la solution pour cela, elle ne doit pas être politique, elle ne doit pas être autre chose qu’une solution technique. Guineematin.com : On sait que les importateurs font généralement leurs paiements en dollars. Qu’est-ce que le fait de les obliger à payer désormais par virement peut donc changer ? Dr Ansoumane Camara : Certains de nos gouvernants eux-mêmes se promènent avec des monnaies étrangères, le dollar, l’euro, tout simplement parce qu’on n’a plus confiance en notre monnaie, notre propre monnaie, qui est le franc guinéen. Quand vous n’avez pas confiance en votre monnaie, quand vous avez des risques inflationnistes, qu’est-ce que vous faites ? Dans la logique, vous direz que vous vous couvrez. Une façon de se couvrir, pour ne pas perdre vos possibilités financières, c’est d’aller vers des monnaies plus stables, plus crédibles, comme le dollar, comme l’euro, et même l’or pour certains, l’or monétaire. Il y a aussi d’autres qui vont investir dans l’immobilier. C’est une façon de se couvrir. Quand vous avez des menaces en ce qui concerne les tensions inflationnistes, la logique voudrait que vous vous couvriez. Et la même façon de se couvrir, c’est de se débarrasser de la monnaie locale, celle qui s’impose, c’est notre franc guinéen, de le changer contre le dollar, contre l’euro, contre les investissements dans l’immobilier, contre les achats d’or et ainsi de suite. Voilà pourquoi. Guineematin.com : Comment comprenez-vous qu’on veuille promouvoir les paiements électroniques et en même temps qu’on décide d’émettre un billet de 50 000 GNF ? Dr Ansoumane Camara : Tout cela dénote l’incompétence de nos cadres qui gouvernent la Banque centrale. La Banque centrale est la seule responsable de la gestion monétaire d’un pays. A travers cette crise, et à travers les solutions proposées par la Banque centrale, on se rend compte tous les jours que nous avons affaire à des cadres qui sont incompétents. Je vais vous dire ce qui risque de se passer. Quand ils vont imprimer les billets, les mêmes clients des banques, les épargnants ou les déposants, reviendront retirer de ce qu’il reste dans les banques ; et ils n’auront pas de retour, c’est-à-dire qu’ils n’auront pas de dépôt, tout simplement parce qu’ils n’ont pas confiance. Au bout d’un moment, on risque d’aller acheter une baguette de pain avec une brouette d’argent. Cela me fait penser à la situation que l’Allemagne a connue dans les années 30. Moi, je souhaite qu’on n’arrive pas à ce niveau. Donc, c’est une mauvaise option et je pense que le gouverneur de la Banque centrale et ses collaborateurs vont m’entendre. Je ne leur conseille pas ceci : la solution passera par la baisse progressive des ambitions du gouvernement actuel. Je vous ai dit tout à l’heure que les possibilités financières de l’État guinéen, c’est 40 000 milliards. Or, l’État guinéen doit aux citoyens financiers 48 000 milliards. Possibilités financières par an, cela signifie qu’on ne finira pas de résoudre ce problème même en un an. Alors, qu’est-ce que je propose, moi, en tant que spécialiste ? Que l’État revoit ses ambitions à la baisse. Si vous avez un budget qui fait 40 000 milliards et que vous avez peut-être 20 000 milliards, presque la moitié, qui sont prévus pour les investissements physiques, vous renoncez à vos investissements en un moment ? Si vous renoncez aux investissements qui font 20 000 milliards et qui vont être destinés à rembourser les citoyens financiers, dans un an, on aura déjà réduit de moitié ce que l’État doit aux citoyens bancaires. Et l’année suivante, vous faites la même chose. Peut-être en deux ans ou deux ans et demi, on aura fini de régler le problème. Parce qu’il faut rappeler que l’économie, ce sont les flux financiers et les flux réels. Dès qu’il y a un déséquilibre, le déséquilibre débouche sur les crises. Les flux financiers et les flux réels. Si vous imprimez plus qu’il le faut en ce qu’on sait, le flux réel. Ceci débouche sur les tensions inflationnistes qu’il faut absolument éviter. Parce que quand on a des tensions inflationnistes, cela affecte le pouvoir d’achat des citoyens. Ça appauvrit les gens. Toujours est-il que nous sommes dans le même pays, la quantité d’argent, de monnaie en circulation reste elle-même, qu’elle soit utilisée ou non, qu’elle soit dans le circuit ou non, la quantité reste la même. Interview réalisée et décryptée par Mamadou Laafa Sow pour Guinneematin.com