Dr Mariama Djélo Barry, une vie au service de la Guinée : itinéraire d’une pionnière et mémoire vivante
2026-03-30 - 08:13
À l’occasion du mois de mars consacré à la célébration des droits des femmes, Guineematin.com met en lumière des figures féminines dont les parcours inspirent et marquent l’histoire nationale. Parmi elles, certaines trajectoires s’imposent comme des évidences. Celle du Dr Mariama Djélo Barry en fait partie. Médecin, ancienne ministre, activiste engagée et cofondatrice de plusieurs initiatives nationales et internationales, elle incarne à la fois une génération, une lutte et une ambition : celle d’une femme qui a su s’imposer, servir et laisser une empreinte durable dans l’histoire de la Guinée. Derrière ce parcours exceptionnel, se dessine une vie faite de détermination, de combats et de convictions profondes. Née à Kégnéko, dans la préfecture de Mamou (anciennement appelée Beauvois à l’époque coloniale), Dr Mariama Djélo Barry est issue d’une grande lignée du Fouta théocratique. Par sa mère, elle descend d’Almamy Sory Maoudho de Timbo ; et par son père, de Karamoko Alpha de Timbo. Une ascendance prestigieuse qui, très tôt, la prédestinait à un destin hors du commun, mais qui ne la mettra pas à l’abri des épreuves. Derrière cette noblesse d’origine, son enfance est marquée par une épreuve majeure : la perte précoce de son père. Une disparition qui aurait pu briser son parcours scolaire dans un contexte où l’éducation des filles était encore largement négligée. Alors, craignant qu’elle ne soit retirée de l’école au profit d’un mariage précoce, son oncle Barry Diawadou, compagnon de l’indépendance et alors ministre de l’Éducation, décide de la faire transférer avec ses sœurs, à Dabola pour poursuivre leur scolarité. Une décision déterminante qui changera le cours de sa vie, car c’est là que se construit silencieusement la détermination d’une future pionnière. Après des études à Dabola puis à Conakry, elle s’oriente vers la profession de sage-femme. Diplômée en 1968, elle ambitionne d’aller plus loin. Mais son rêve se heurte rapidement à un refus administratif. « Lorsque j’ai déposé mon dossier pour la bourse, j’avais indiqué comme personnes de référence Elhadj Barry Diawadou et à son absence le capitaine Abdoulaye Bademba Barry, mon grand frère. Le ministre de la Santé a rejeté le dossier en estimant que ces personnes n’étaient pas crédibles. Un pédiatre qui connaissait bien mon père m’a même dit que je n’avais aucune chance. J’étais profondément indignée, parce que je ne comprenais pas en quoi ces références posaient problème », explique-t-elle avec précision. Refusant de céder, elle saisit une opportunité inattendue. « Une jeune fille, Djéné Komara, que je ne connaissais pas, m’a proposé de l’accompagner à la présidence. Lorsque nous avons été reçues, elle a remercié pour sa bourse. Quand mon tour est venu, j’ai fondu en larmes. Le président m’a demandé ce qui n’allait pas. Je lui ai dit que j’étais indignée d’avoir été écartée injustement. Il a immédiatement réagi, a vérifié les informations et c’est ainsi que j’ai obtenu la bourse pour la Roumanie », relate-t-elle. Arrivée en Roumanie, son destin bascule une nouvelle fois. « Avec mon diplôme de sage-femme, il s’est avéré que dans ce pays, on ne pouvais pas exercer en tant que sage-femme sans le baccalauréat. Les responsables ont alors estimé que mon niveau me permettait d’intégrer directement la faculté de médecine. J’avais déjà une base, mais aussi des lacunes en physique et en chimie. Je suis allée voir le recteur pour lui expliquer mes difficultés. Il m’a dit qu’un étudiant qui reconnaît ses faiblesses mérite d’être accompagné. On m’a assigné une étudiante brillante pour m’aider. Nous travaillions ensemble quotidiennement. C’est dans ces conditions que je suis devenue médecin », s’est-elle remémorée. Diplôme en main, elle rentre en Guinée avec une seule ambition : servir. À la maternité de Donka, elle s’impose rapidement par son sérieux et sa rigueur. « J’ai bénéficié d’un encadrement exceptionnel. J’ai poursuivi des formations à Toulouse et à l’institut Jhon hopkins de Baltimore, mais j’ai toujours continué à travailler à Donka. Le professeur Bah Mamadou Kaba a joué un rôle déterminant. Il avait compris très tôt que je pouvais évoluer en médecine », a-t-elle confié. Dans une Guinée encore marquée par les pressions sociales, elle ose aborder un sujet sensible en direct à la télévision « Lors de cette émission avec Emmanuel Cathy, j’ai invité les hommes à remplir leurs devoirs conjugaux envers les femmes ménopausées, afin qu’elles puissent comprendre lorsque les hommes aussi deviendront androposés. C’était un sujet tabou à l’époque, mais il était nécessaire de l’aborder », souligne-t-elle. Une prise de parole audacieuse qui lui vaut les félicitations personnelles du président Ahmed Sékou Touré. Son engagement et sa compétence la propulsent au cœur de l’appareil d’État. En 1984, elle devient la seule femme du gouvernement du Comité militaire de redressement national, occupant successivement les postes de ministre des affaires sociales de la promotion féminine et de l’enfance en 1984 et en 85 ministre du travail et des affaires sociales. Mais même au sommet, elle reste fidèle à sa vocation. Malgré ses responsabilités, elle refuse d’abandonner la médecine. « Lorsque j’ai été nommée ministre, j’ai refusé d’abandonner la médecine. J’ai demandé au Général Lansana Conté de m’accorder du temps pour continuer à consulter et à opérer. Il a accepté en fixant un cadre précis. Cela m’a permis de maintenir ma pratique », a-t-elle expliqué. Son passage au gouvernement est marqué par des réalisations concrètes. « J’ai trouvé des dossiers sans financement. Je me suis battue pour mobiliser les ressources nécessaires. Le village SOS, le centre Jean-Paul II, le bâtiment de la Cour suprême font partie des projets que j’ai portés. Pour moi, l’administration doit être une continuité », a-t-elle affirmé. Très tôt, elle s’engage dans l’activisme. Parmi ses combats les plus marquants figure la lutte contre les violences faites aux femmes, notamment l’excision. « Nous avons travaillé avec des leaders religieux pour démontrer que l’excision n’est pas une obligation religieuse. Nous avons même consulté des institutions internationales pour en avoir la confirmation. Ce combat n’a pas été facile, mais nous avons bénéficié de soutiens importants, notamment du président Général Lansana Conté, de l’UNICEF et bien d’autres », a-t-elle expliqué. Entre résistances sociales et obstacles internes, elle évoque sans détour les difficultés rencontrées. « Les premiers obstacles venaient souvent des femmes elles-mêmes. Il y avait de la résistance au changement, de l’incompréhension et parfois des tensions liées aux réformes que nous engagions. Il fallait restructurer, former, responsabiliser, et cela n’était pas toujours bien accepté », a-t-elle regretté. Témoin de moments tragiques de l’histoire guinéenne, elle évoque des événements marquants et douloureux qui restent gravés dans la mémoire collective. La révolte des femmes de 1977 sous Ahmed Sékou Touré, où elle a vu les conséquences des abus de la milice, la tentative de coup d’État de 1985 sous le Général Lansana Conté et les événements du 28 septembre 2009 sous le capitaine Moussa Dadis Camara, où elle a assisté à des scènes terrifiantes à l’hôpital. « Avant le 27 août, il ya eut à Kankan la conférence de Chaïtan 75 le président Sekou Touré avait interdit le commerce sur toute l’étendue du territoire national. Il a créé une milice pour appliquer cette loi. En 1977 à Madina, suite à un incident avec un milicien, les femmes se sont révoltées, ont saccagé les commissariats et se sont dirigées vers le palais de la présidence. Le président est sorti et a déclaré : À bas la police économique, vive les femmes de Guinée ! Le lendemain, lors d’une conférence au palais du peuple, les femmes sont venues avec des brassards rouges. Il est rentré et a commencé à dire : L’impérialisme, à bas ; le néocolonialisme, à bas ; vive les femmes de Guinée ! Silence de mort, personne n’a répondu. Spontanément, elles avaient composé une chanson : ce n’est pas ce qu’on s’était entendu, mais on va voir. Elles l’ont entonnée. Le président de la République a été obligé de replier et les femmes ont suivi le cortège sans qu’il ne sorte. On a ordonné à l’armée de leur tirer dessus. À l’hôpital, j’ai vu le nombre de blessés et de morts. Des femmes torturées lorsqu’elles entraient dans la salle de consultation, elles se déshabillaient et nous montraient leurs blessures en nous disant : aidez-nous. Nous, jeunes médecins, nous tapions des ordonnances impossibles à réaliser en prison et donc, nous les hospitalisions. À un moment donné, on s’est retrouvés au premier étage de Donka, rien qu’avec ces femmes-là. Docteur Bah, en faisant la visite, nous a dit : puisque vous avez choisi de transformer l’hôpital Donka en lieu de repos des femmes, fermez vos bouches hein, sinon vous allez les remplacer là-bas. C’est une chose que tu ne peux pas oublier, impossible », se souvient-elle. Poursuivant son récit, elle aborde le drame du 28 septembre 2009. « Les blessés arrivaient en masse. Les femmes violées, les traumatismes, les blessures graves, c’était comme en situation de guerre. À un moment donné, des militaires sont arrivés à l’hôpital en disant qu’ils venaient chercher des opposants. Je me suis avancée et je leur ai dit qu’il n’y avait ici que des malades. Je leur ai donné mon identité et mon numéro en leur disant que j’assumais toute responsabilité. Ils sont repartis. Après leur départ, je suis restée assise sans pouvoir bouger pendant plusieurs minutes. J’ai passé des jours sans dormir », s’est-elle souvenue, encore marquée. Parlant avec une lucidité sans complaisance sur la société guinéenne, elle continue aujourd’hui d’observer et d’analyser. « On a banalisé l’éducation et la santé. Il faut revenir à une formation de base solide et renforcer le contrôle dans le secteur sanitaire. Beaucoup de structures fonctionnent sans autorisation et cela met la population en danger », a-t-elle alerté. Portant la voix de toutes celles qui rêvent de changement, elle ne se contente pas de dénoncer. Elle appelle à l’union et à l’audace des femmes guinéennes. « Nous devons nous soutenir davantage. Les femmes représentent plus de la moitié de la population, mais nous manquons encore de solidarité. J’espère qu’un jour, une femme dirigera la Guinée », a-t-elle lancé. Derrière son succès, une complicité profonde et un soutien sans faille ont façonné son parcours, l’amour et la confiance de son mari ont été son pilier. « Je rends grâce à Dieu d’avoir trouvé un mari avec une grande ouverture d’esprit. Il avait ses principes, mais il considérait que l’évolution d’une femme était normale, donc il m’a facilité les choses. À l’hôpital, les premières années, j’étais presque tous les jours au travail, entre les consultations, la formation et les gardes et cela demandait sa compréhension. Quand j’ai été nommée ministre, il a même été voir le Président de la République pour lui dire : je vous confie ma femme. Elle est médecin, vous en avez fait ministre, je compte sur vous pour la gérer. Et moi, il m’a dit qu’à la maison, il y avait une seule chose qu’il n’allait pas accepter. Il ne voulait pas qu’il y ait deux couverts, un pour monsieur et un pour madame. Un seul couvert, si on se rencontre, on mange ensemble sinon, je mangerai ce que je trouverai sur la table. C’était la seule condition. Le reste, où je vais, ce que je fais, n’a jamais été un problème, il y avait une confiance totale. Les enfants Alhamdoulilah, au moment où on m’a nommée, j’avais fini mes maternités. Leur père s’occupait beaucoup de l’éducation et moi je gérais surtout le dialogue, d’autant plus que je n’avais que des garçons. Les plus jeunes ont un tout petit peu échappé à mon autorité, mais dans l’ensemble, ça s’est bien passé », a-t-elle confié avec émotion. Aujourd’hui écrivaine, elle partage son expérience pour inspirer. « J’ai écrit pour montrer aux jeunes filles qu’avec la volonté, la foi et la persévérance, on peut réussir. Il faut croire en soi et travailler », a-t-elle expliqué. Dans un élan fort, mêlant espoir et responsabilité, elle adresse un appel vibrant à toutes les femmes pour se lever et bâtir ensemble l’avenir du pays. « Je voudrais encourager toutes mes sœurs à continuer à se battre pour leur avenir, pour leurs droits, pour leurs enfants et pour la Guinée. Nous devons aussi lutter contre les divisions, l’ethnostratégie et construire une nation unie », a-t-elle conclu. Dr Mariama Djélo Barry n’est pas seulement une figure de l’histoire administrative guinéenne. Elle est une conscience, une voix, une mémoire. Un engagement salué au plus haut niveau de l’État : en 1997, elle a été élevée au rang de Commandeur de l’Ordre national du mérite de la République de Guinée. À travers son parcours, elle rappelle que le courage, la rigueur et la persévérance peuvent briser toutes les barrières et ouvrir les portes, même les plus fermées. En ce mois de mars, son histoire résonne comme un appel : celui de croire en ses capacités, de s’engager et de bâtir, pour les générations futures, une Guinée plus juste et plus forte. Mariama Barry pour Guineematin.com