Mois de la femme : « Ce que dix hommes peuvent faire, une seule femme peut l’accomplir » (Me Houleymatou Bah)
2026-03-10 - 11:05
Le mois de mars, dédié à la célébration des femmes à travers le monde, est une occasion privilégiée de mettre en lumière celles qui, par leur engagement et leur parcours, inspirent la société. C’est dans cette dynamique que ce lundi, 9 mars 2026, un reporter de Guineematin.com est allé à la rencontre de maître Houleymatou Bah, avocate au barreau de Guinée. Au cours de notre entretien, elle est revenue sur son parcours professionnel et sa perception de la situation des femmes en Guinée. Elle reconnaît que des avancées ont été réalisées ces dernières années dans la lutte pour les droits des femmes. Pour elle, être une femme n’est pas un fardeau, mais une bénédiction, et insiste pour que la gent féminine se surpasse. Depuis son jeune âge, Me Houleymatou Bah s’est illustrée dans la lutte contre les violences faites aux femmes. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui l’ont poussée à étudier le droit à l’université, afin de pouvoir défendre les femmes en situation de détresse. Passionnée par la justice sociale et la défense des droits des femmes, Me Houleymatou Bah a très tôt choisi de s’orienter vers le droit. Après plusieurs années d’études et de formation, elle intègre le barreau de Guinée, où elle exerce aujourd’hui avec détermination et professionnalisme. Guineematin.com : Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel ? Me Houleymatou Bah : J’ai prêté serment le 21 novembre 2016 à la Cour d’appel de Conakry comme avocate stagiaire. J’ai fait mes trois ans de stage déjà en cabinet. Ensuite, j’ai été inscrite au Grand Tableau de l’Ordre des avocats de Guinée. Donc, actuellement, je suis au Grand Tableau. Et donc, depuis ma prestation de serment jusqu’à aujourd’hui, je prends nécessairement en compte les dossiers dans divers cas. Par exemple, des dossiers de violence conjugale, des dossiers de viol, des dossiers civils, des dossiers professionnels et commerciaux. Des dossiers au niveau du Tribunal du Travail également. Et donc, on fait dans toutes les matières et ça dépend de la sollicitation. Quelles ont été les étapes ou les expériences qui ont le plus marqué votre carrière ? Il y a beaucoup de cas, mais principalement les cas de violence basée sur le genre et également les dossiers concernant les enfants et les dossiers des mineurs, ça m’a marquée. J’ai participé à une semaine criminelle à Labé où j’ai eu à traiter un dossier qui m’a particulièrement marquée. C’est un dossier de jeunes gens qui étaient traduits devant le tribunal criminel comme étant des accusés. Ils avaient porté main sur un de leurs amis qui, malheureusement, les coups et les blessures ont eu un impact sur la vie de l’enfant, il est décédé. Et donc, ils ont été traduits pour meurtre au niveau du tribunal de Labé. Et quand j’ai assisté cet enfant, moi j’étais de la partie civile, mais la froideur dans les yeux de cet enfant, le calme, rien ne l’a ébranlé au fait. Et même quand il voyait ses parents pleurer dans la salle, apparemment, rien ne l’a cligné. Et c’est à l’une des questions du ministère public qu’il a reconnu que c’est lui qui avait porté le coup fatal à son ami et mort s’en est suivie. Et l’étape minutieusement préparée jusqu’à la bagarre finale, je l’ai trouvée tellement serein. Donc ça, ça m’a marquée. Et de l’autre côté, les dossiers de violences conjugales, par exemple, on retrouve des femmes qui viennent, après ces violences, elles sont très affectées, on fait le suivi. Y a-t-il un moment précis où vous avez décidé de vous engager davantage pour la cause féminine ? Au fait, depuis ma petite enfance, j’ai horreur de l’injustice. Donc, je me dis que je ne suis pas là par hasard. C’est un parcours, c’est tout un chemin. Et depuis petite, j’étais allergique quand quelqu’un subit une injustice. Donc, je me rebellais. Si je pouvais défendre la personne, je défendais directement. Quand j’ai commencé à grandir, j’ai quitté Boké pour être à Conakry. Ici, j’ai fait le lycée. Du lycée jusqu’à l’université, le carcan familial dans lequel moi j’ai vécu, j’ai grandi, je n’ai pas connu la violence, au fait. C’est quand je suis venue ici, j’ai côtoyé certaines personnes, je me suis rendue compte qu’il y avait de la violence entre époux. Moi, je ne le savais pas et ça m’a traumatisée. Je me suis dit, pourquoi ne pas défendre les gens qui subissent ça et qui, parfois, n’ont pas la voix au chapitre pour se défendre elles-mêmes. Donc, le déclic est venu de là. Surtout, quand j’étais au lycée, il y avait un phénomène où il y avait trop de viols sur les mineurs. J’ai connu des jeunes filles qui ont été violées par leurs amis. Ils filaient la mèche aux hommes et donc elles étaient violées constamment. Et ça, ça m’a tellement choquée. Je me suis dit que je peux les défendre et quand je vais grandir, que je peux apporter mon soutien à toutes ces femmes. Quel impact souhaitez-vous laisser à travers votre travail et votre engagement ? Le petit impact que j’imagine laisser à travers mon parcours, c’est d’impacter positivement les jeunes filles pour accéder à cette noble profession, de défendre parce que, selon moi, c’est une vocation. Et donc, les impacter à venir dans cette profession, pas pour objectif premier d’avoir de l’argent, mais de défendre et que parfois, même quand tu n’as pas d’argent dans une procédure, tu finis de défendre, tu es heureux à l’intérieur, même quand tu n’as pas d’argent. Donc, c’est d’impacter positivement les jeunes filles à embrasser ce métier et également dire aux jeunes filles qu’être femme n’est pas un fardeau. Je me dis que c’est une bénédiction et que nous pouvons faire ce que dix hommes peuvent faire, une seule femme peut l’accomplir. Donc, de ne pas se laisser influencer par la société, d’être toujours là et de poser les bons actes consciencieusement, de ne vraiment pas se laisser intimider dans la condition féminine. Dire qu’on peut faire plus que les hommes parce que les femmes, les statistiques le prouvent, les femmes sont plus intelligentes que les hommes. Je ne le dis pas pour attaquer les hommes, mais c’est la réalité elles peuvent faire mieux que les hommes. Qu’est-ce que signifie pour vous le leadership féminin aujourd’hui ? Le leadership féminin aujourd’hui, c’est tendre la main. Moi, c’est le résumé que je fais, c’est de tendre la main aux jeunes filles, aux jeunes femmes qui n’ont pas eu peut-être la même chance que moi de faire ce qu’elles ont envie de faire. Pas que d’être avocate, mais le métier dans lequel elles se sentent le mieux, qu’elles l’exercent pour pouvoir aider d’autres personnes. Pour moi, c’est ça le leadership prioritaire. Quelles politiques ou actions devraient être prioritaires pour améliorer la situation des femmes ? Très malheureusement, il y a beaucoup de combats, beaucoup d’avancées, mais il y a encore du chemin à faire. Parce que quand j’entends, rien que pour la journée d’hier, des femmes dire que celles qui défendent les autres femmes n’ont rien compris à la société, je ris juste, je passe, je ne commente même pas. Parce que les femmes elles-mêmes doivent savoir que si moi j’ai eu la chance aujourd’hui d’étudier le droit, d’exercer ce noble métier, c’est parce que d’autres femmes se sont levées, se sont battues. Donc la conscientisation doit commencer par nous les femmes, nous-mêmes. Parce que pour que les hommes puissent nous aider, il faut que nous ayons conscience de notre situation, de notre condition. Tant qu’on n’a pas conscience de notre condition, on ne peut pas être aidé. Quel conseil donneriez-vous aujourd’hui aux femmes qui hésitent à se lancer ou à prendre des responsabilités ? Je leur dirais que la seule limite pour moi, c’est le ciel. C’est ma seule limite. De foncer. Il n’y a rien en face qui puisse empêcher une femme de faire ce qu’elle veut. C’est vrai que nous ne sommes pas issues des mêmes couches sociales, mais quand on se donne un objectif dans la vie, je me dis qu’on peut vraiment l’atteindre. Nous sommes là aujourd’hui, quand je dis, nous, toutes les femmes avocates, c’est parce qu’il y a beaucoup de difficultés, mais on a accepté de les surmonter. Donc, celles qui veulent accéder à des postes de responsabilité, qu’elles acceptent de souffrir pour récolter peut-être le sésame un peu plus tard. Parce que si on est femme, on est confronté à énormément de difficultés... Propos recueillis par Moussa Konaté pour Guineematin.com Tél :(+224) 621016809