Non, la religion n’est pas un obstacle au développement (Par Habib Yembering Diallo)
2026-03-02 - 08:55
Comme tous les pays du monde, la Guinée n’échappe pas aux mutations tous azimuts qui assaillent la planète. Y compris dans le domaine très sensible de la religion. Avec les réseaux sociaux, des prises de position considérées jusqu’ici comme blasphématoires, sont étalées sur la place publique. Il n’y a désormais aucun sujet tabou. Le débat est osé. Et peu dosé. Au contact de toutes les cultures et civilisations du monde, des Guinéens disent aujourd’hui tout haut ce qu’ils pensaient hier tout bas. Et bonjour les excès. Si on exclut l’opinion – pour le moment très marginale de ceux qui estiment que les deux religions monothéistes pratiquées en Afrique au Sud du Sahara ont été imposées aux Africains par l’Orient et l’Occident -, de plus en plus des voix s’élèvent pour déplorer voire dénoncer la primauté du cultuel sur le culturel. Autrement dit, certains compatriotes estiment qu’à la place des mosquées, que les hommes d’affaires et les communautés locales construisent à coût de milliards, on aurait dû bâtir des écoles et des hôpitaux. Et les résultats du dernier recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) n’arrangent rien. Ces résultats indiquent qu’il y a plus de lieux de culte que d’écoles dans le pays : 25 706 pour les premiers contre 15 305 pour les secondes. Il n’en fallait pas plus pour que certains Guinéens demandent un moratoire dans la construction de mosquées. Or, il existe peu ou pas du tout, dans une localité de la Guinée, et particulièrement au Foutah, un grand village où il y a une mosquée sans une école ou un centre de santé. Du moins les grandes mosquées. A Fatako dans la préfecture de Tougué la mosquée construite par feu Elhadj Ousmane Baldé cristallise le débat. Une certaine opinion publique estimant que ce lieu de culte est disproportionné par rapport au nombre de fidèles. Mais cette mosquée n’est pas l’unique réalisation sociale ou religieuse de l’homme d’affaires chez lui. La localité a commencé par bénéficier des bâtiments modernes, des villages entiers entourés et protégés par des grillages, des forages, des écoles et des centres de santé. Il est indéniable que beaucoup de mosquées comme celle de Fatako sont pour le moment quasi vides au regard de leur immensité par rapport au nombre de fidèles vivant dans le village. Mais il y a un certain nombre de facteurs qui pourraient, dans un proche avenir, inverser cette tendance. Tout d’abord l’électrification rurale en cours et le désenclavement de toutes les préfectures. Ensuite le nouvel ordre mondial, avec à la clé la fin du multilatéralisme caractérisée par le repli sur soi de certains pays développés, dirigés par l’extrême droite. Avec les Etats-Unis et l’Europe qui se ferment, et pire des pays voisins au nôtre comme le Sénégal où un discours anti étrangers se développe, on pourrait assister à un retour massif de nos compatriotes établis à l’étranger. Mais revenons à notre sujet, qui est le culte. Il est incontestable que les religions en général et l’islam en particulier ont un rôle primordial à jouer dans nos sociétés en proie à une perte de repères. Même les non-musulmans le reconnaissent. Comme André Malraux qui a déclaré : « Lorsque les systèmes des valeurs s’écroulent, l’homme ne retrouve qu’une chose : son corps. C’est-à-dire le domaine de ce qui est physique. Donc la drogue, le sexe et la violence qui deviennent de substituts naturels à la disparition de Dieu ». Contrairement à l’opinion qui insinue que la religion et le développement sont antinomiques, la croyance ne constitue en aucun cas un obstacle pour l’amélioration des conditions de vie des populations. Si l’islam était un frein pour le développement, des pays comme l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Indonésie, la Malaisie et beaucoup d’autres seraient parmi les plus pauvres du monde. Non. Le problème n’est pas la religion. Mais les dirigeants. Pour le cas des écoles et des centres de santé, ces infrastructures existent partout à l’intérieur de la Guinée. Mais elles manquent cruellement de personnel. Cela dit, comme tous les autres secteurs de la vie nationale, la religion n’échappe pas aux fléaux qui assaillent nos sociétés. Pendant que l’on dénonce sur tous les toits l’obsession de nos chefs d’Etat à mourir au pouvoir, la réalité n’est pas différente à la mosquée. Il existe même quelques rares anciens chefs d’Etat. Mais allez chercher un ancien imam. L’imamat est à vie. Pire, lorsqu’un imam décède, ses fidèles, plus royalistes que le roi, désignent son fils pour lui succéder. Même s’il ne possède pas le savoir nécessaire. Résultat, ceux qui sont revenus avec des diplômés des grandes universités islamiques doivent garder profil bas au profit, le plus souvent, de quelqu’un qui a appris de manière peu orthodoxe. Dans nos sociétés traditionnelles, la religion constitue une exception. Lorsqu’un jeune médecin revient de Cuba, de la France ou d’un autre pays développé, tout le monde court dans sa clinique pour se faire soigner. En revanche, lorsqu’un autre jeune revient d’un pays musulman bardé de diplômes en théologie, on estime qu’il est trop jeune pour être à la tête d’une mosquée. Parce que les lieux de culte sont dirigés depuis toujours par les mêmes. Or personne ne veut confier la construction de sa maison à un mauvais maçon. Personne ne veut non plus monter dans une voiture conduite par un mauvais chauffeur. A plus forte raison dans un avion dont le pilote est connu pour son incompétence. Mais lorsqu’il s’agit de la religion, on fait avec car les conséquences ne sont pas immédiates. Habib Yembering Diallo